C |
erutti se réfugia dans l'embrasure d'une porte pour allumer sa Gitane. Il commençait à tomber un fin crachin qu'un vent glacial poussait jusque dans la galerie marchande. Il dut tirer très fort à deux ou trois reprises sur sa cigarette pour réussir à l'enflammer. Ses yeux se portèrent sur la vitrine face à lui, de l'autre côté de la rue, une boutique pakistanaise où un petit bonhomme basané à la fine moustache vendait des fringues à deux blondes plutôt bien en chair. Il regarda sa montre et fut surpris de constater qu'il était seize heures trente, décidément la nuit tombait vite sur le Yorkshire. Les commerçants commençaient à ranger les étals, le poissonnier lavait le carrelage à grande eau, une marchande ambulante repositionnait les petits souvenirs invendus sur un présentoir aimanté.
A |
cette heure là, Jean-Charles arrivait à Zeebrugge.
Il était parti tôt ce matin de Montluçon pour s'arrêter à Bruges, musarder dans les vieilles rues, visiter la distillerie de bière et prendre le temps d'un copieux moules-frites arrosées d’une bonne gueuse.
A l'accueil il présenta sa carte d'identité et, comme à son habitude - il était galant et bien élevé - il dit quelques mots aimables à l'employée qui lui remit un ticket repas pour le dîner et un macaron à apposer sur le pare brise de son Opel Zafira. La fille lui rendit le compliment par un joli sourire, elle lui souhaita un bon voyage avec la compagnie P&O. Jean-Charles suivit la file d'attente qu'elle lui avait indiquée, couloir 3, et il attendit patiemment sans sortir de son véhicule l'heure de l'embarquement sur le ferry qui rejoignait Hull le lendemain matin après une nuit de traversée. Il ne sait pas trop pourquoi il se mit à penser à Fernand.
I |
l neigeait sur Vélizy. A cet instant précis, Fernand sortait de son entretien d'embauche et il était en proie à un grand désarroi. Il avait bien senti que l'autre en face ne l'avait pas trouvé sympathique, cela ne se mesure pas mais il avait éprouvé, comment dire, un certain malaise devant ce grand type sec et froid qui ne souriait pas. Fernand était un émotif, un sanguin, un maquignon qui fonctionnait aux sentiments, aux bourrades dans le dos, au cochon qui s’en dédit et il avait du mal à comprendre ceux qui ne fonctionnaient pas comme lui.
Le chef du personnel en face ne pensait rien de tel. Lui n'avait pas ce genre d'état d'âme, il aimait répéter qu'il ne fallait jamais avoir d'à priori, que juger avec ses tripes était une erreur, les tripes sont mauvaises conseillères et l'empathie n'a rien à faire dans l'entreprise, seule la compétence compte et surtout le profil dans le poste proposé. Et finalement, ce gars semblait faire l'affaire, c'était un teigneux, il avait un bon bagage technique et un niveau d'agressivité fort qui ne pouvait que le servir dans le métier d'acheteur. Le chef du personnel nota tout de même sur son agenda de passer un coup de fil à son ami Jean-Charles lorsqu'il rentrerait d'Angleterre, pour avoir son avis.
Fernand appela un taxi, il indiqua une adresse porte de Clichy. La Mercédès se noya dans les embouteillages de dix huit heures quelque part entre Versailles et Rocquencourt. Encore une fois, la réponse serait à coup sûr négative, pensa-t-il. Six mois de chômage déjà, six mois à décortiquer les annonces, à s'entendre dire qu'il était un peu vieux, à essuyer des refus, des camouflets. Six mois qu'il maudissait Jean-Charles de n'avoir pas renouvelé sa période d'essai. Il se mit à taper ses poings l'un contre l'autre, ce qui était chez lui un signe avant coureur de perte de maîtrise de soi...